Ma chère mamie,
Cela fait quelque temps maintenant que nous sommes installés à Najac. Tu es plusieurs fois venue nous voir et tu connais ce très beau village où nous sommes heureux d’habiter maintenant.
Je te connais, je sais que tu vas être surprise et contente… Cette fois, j’ai enfin suivi tes recommandations et je me suis inscrit sur les listes électorales ! Oui, j’ai bien l’intention de faire mon devoir de citoyen ! Tu vois, il ne faut pas désespérer, j’évolue dans le bon sens !
Bon, c’est vrai, cela m’occupe beaucoup plus que je ne m’y attendais. C’est pas simple de voter ! Pour ces élections municipales, Najac s’anime et nous avons la chance d’avoir une représentation en soirée presque tous les jours. On n’a même plus le temps de regarder la télévision ! Sais-tu qu’il y a trois listes complètes ! Et chacune nous invite pour nous présenter ce qu’ils appellent leur profession de foi…
Je suis allé aux trois soirées, toutes consacrées au futur de Najac. Mais le futur est multiple : le futur simple, le futur antérieur, le conditionnel… Ça me rappelle l’école ; oui je sais, tu vas encore me dire que j’étais mauvais en conjugaison ! Comment s’y retrouver ? Ça s’est passé plutôt calmement, sans bataille, sans invectives, et sans boucherie…
Ah oui, la boucherie ! ils sont tous d’accord. Ce serait mieux si nous avions un boucher à Najac. Est-ce que tu n’aurais pas dans tes relations un boucher qui voudrait venir ? Ça arrangerait beaucoup de monde ici. On pourrait même parler d’autre chose en faisant la queue chez lui ou chez elle !
C’est la question clé numéro 1, en quelque sorte le premier acte des questions : que ferez-vous pour trouver un boucher ? La seconde question, et quelquefois avant le boucher, c’est : où installerez-vous la vidange des camping-cars ? Un point commun entre les deux c’est « en haut » et « en bas » ? Tu vois comme c’est fragile ! Là, ça m’a rappelé mes leçons de géographie – oui je sais, tu vas dire que j’étais mauvais en géographie : quand quelqu’un a affirmé que c’était plus facile de faire les courses en partant du haut, j’ai pensé à la Hollande où on fait du vélo parce que ça descend toujours.
Pour les futurs, il y a d’abord le futur antérieur. C’est la liste « La nouveauté dans la continuité », liste « d’action communale ». Eux ils étaient tous en ligne, assis sagement derrière une longue table. Le maître était au milieu, il faisait les questions (celles qu’on n’osait pas poser, n’est-ce pas) et les réponses. Il nous a dit qu’il disait la vérité, une et indivisible, et ça c’est rassurant. J’ai compris ce que c’était la nouveauté dans la continuité. C’est comme le pâté d’alouette, tu mets une alouette de nouveauté et un bœuf de continuité. Ça commence au siècle dernier – oui je sais, mamie, que j’étais mauvais en histoire -, et ça continue avec des projets déjà connus et décidés. Ça c’est rassurant. J’ai appris aussi qu’en ce temps-là les égouts se déversaient dans les rues, il n’y avait qu’une lampe de 110 volts, et beaucoup de moustiques. Aujourd’hui, nous avons la chance d’avoir des égouts, de l’électricité, et des touristes, mais plus de moustiques, et plus de boucherie.
Après, il y a le futur simple. C’est la liste « Agir ensemble » dans quatre directions, on pourrait dire aussi « La nouveauté et la continuité ». Eux, ils ont l’air bien organisés, et ça me paraît efficace. Ils sont tous assis en arc de cercle, ils parlent bien et ils parlent presque tous clairement. Ils écoutent les questions, et ils répondent. Ils ont des idées, des projets et des décisions déjà prises. Ils ont compris ce qu’attendent beaucoup de Najacois, ils ont l’air compétents, ça, ça me tente. Bon, c’est sûr qu’ils ont un avantage incontestable: ils ont eu la chance d’apprendre pendant 7 ans, en écoutant et en observant sans rien faire.
Enfin, il y a le futur conditionnel, on a plein d’idées, ça serait bien si… C’est la liste « Najac autrement », celle de l’équipe nouvelle, « La nouveauté sans la continuité ». Eux, ils sont debout, ou assis aussi. Ils expliquent qu’ils s’amusent beaucoup, et ça, ça me plaît. J’imagine des réunions du Conseil Municipal, gaies, créatives, où les conseillers cherchent des idées en mangeant des gâteaux, trop cool… Ils veulent écouter, communiquer, partager, ça me fait rêver… D’ailleurs, ils se partagent la parole, chacun et chacune sa compétence, mais certains la gardent plus longtemps que d’autres. Ils n’ont souvent pas d’avis sur les questions où on se casse les dents, creuses ou pas, mais ils vont réfléchir et nous demander.
Voilà, mamie, j’hésite. Futur antérieur? Simple? Conditionnel? 45 candidats et candidates et il faut que j’en choisisse 15! Najac n’est pas encore une grande ville. On a le droit de panacher. Alors je vais prendre mon stylo, je vais m’appliquer, et je vais panacher sans dépasser 15 – oui, je sais mamie, que je n’étais pas bon en calcul.
Je ne sais pas quel futur nous aurons. Mais chez nous, à Najac, ce sera un futur avec panache !
Hervé Delerue